Société d'histoire et de Généalogie du Plateau Mont-Royal
Retour à la page ArchitectureUne histoire des balcons au Plateau
Auteur : Jean Claude De Guire
 
1.	Bohémienne improvisée au balcon du 1307 rue du Parc Lafontaine Qu'est-ce qu'un balcon? Un perchoir, une tribune de chantre, un écrin qui égaye la cadence parfois monotone de façades bien rangées? Pour l'histoire, le balcon sert avec solennité les personnages de nos légendes universelles et ceux de notre histoire encore récente. Ainsi le retrouve-t-on sous les pieds d'une Juliette médusée ou ceux d'un général gaulois bien inspiré. Au Plateau-Mont-Royal, les balcons des habitats de nos bâtisseurs sont multiples, généreux en lumière, gourmands du spectacle de la rue ou de celui d'un parc.
 
Un rappel de vocabulaire thématique s'impose d'entrée de jeu: galerie, véranda ou balcon? La galerie est un passage couvert qui se situe au sol ou qui est suspendu en l'air. Dans le vocabulaire québécois, le mot galerie signifie souvent balcon et même véranda. La galerie est davantage située à l'arrière des constructions et sert de passerelle. Abondamment caricaturés dans notre littérature, mères, commères ou enfants espiègles animent la galerie des cours arrière au Plateau durant les tâches quotidiennes.
En ce qui a trait à la véranda, il s'agit plutôt d'un balcon fermé de cadrages vitrés ou grillagés où l'occupant cherche à se protéger du frais ou des moustiques.
Le balcon résolument en façade, est quant à lui une plate-forme de bois entourée souvent sur trois côtés de garde-corps. Ceux-ci sont en bois parfois superbement tourné, mais de façon plus caractéristique au quartier en cause, ils sont d'ouvrages et d'armatures de fer forgé.
Cette dentelle métallique droite ou galbée naît du savoir-faire du forgeron des faubourgs et illustre des styles européens savamment importés. La montée fulgurante des fonderies spécialisées dans le fer forgé architectural à Montréal entre 1900 et 1920 ne trompe pas : les entrepreneurs favorisent ce matériau durable et sécuritaire. La Dominion architectural Ironworks, Ltd, située dans le faubourg Sainte-Anne, est un exemple durable de fournisseurs de l'époque.
Le Plateau est assurément favorisé par l'apport du patrimoine artisanal des fils du dieu Vulcain.
Côté finition, la peinture à l'huile est généralement notable. Le bois et le fer pimpant peuvent bénéficier de l'arrivée de la peinture chimique au gallon mise de l'avant par les frères américains Moore vers 1885. Le produit est manufacturé ici presque quarante ans plus tard par la compagnie d'explosifs C-I-L. Cet éclat en surface se substitue à la pâle sobriété du bois nu ou chaulé des vieux faubourgs de la ville.
Le noir monopolise l'habit des garde-corps métalliques, les tons de gris sont retenus pour le support de bois. Ces coloris absorbent moins la lumière et du coup la chaleur. Ils contrastent avec la pierre ou la splendide brique vernissée.Ils s'harmonisent enfin avec élégance au blanc ocre des colonnades, corniches ou moulures néo-classique le cas échéant.2.	L'heure du thé au balcon du 4252 rue Fabre.
Si les logis modestes des anciens faubourgs au XIXe siècle ne comportent que peu de balcon en façade (pensons au faubourg Saint-Joseph par exemple) et que les résidences des montréalais plus aisés bénéficient de jardins et de terrasses privées, les constructions à étages des nouvelles rues ou avenues du jeune Plateau innovent : elles donnent enfin l'accès à un espace extérieur privé pour un plus grand nombre de citoyens. Le balcon humanise l'habitat populaire à Montréal.
Meublés, fleuris, orientés en partie ou plein soleil, ces plates-formes sécuritaires déguisées en jardins suspendus, obéissent aux besoins salutaires sinon sanitaires de logis profonds ou exigus, souvent mal éclairés. Ils offrent le petit luxe de l'intimité solitaire ou familiale à même l'espace public.
En toutes saisons, les parents lui confient leurs enfants, des amoureux s'y lovent, on y accueille la visite, des romantiques y lisent, des patriarches s'y bercent comme autrefois sur la galerie avant des campagnes lointaines.
 
4.	En costume de chez Ponton, pour animer un char allégorique de la parade de la SJB au balcon Les balcons à balustrades ajourées donnent à voir le spectacle continue d'un quartier grouillant et bien peuplé. Lorsqu'ils surplombent les grandes artères du Plateau, ils servent de loges privilégiées lors des nombreuses parades qui animent le calendrier politique, militaire, religieux ou associatif.
A cette fin, leur location peut-être lucrative : comme par exemple lors du pieux et tumultueux Congrès Eucharistique en 1910 ou lors des visites royales du timide Georges VI en mai 1939 ou celle moins solennelle d'une souriante princesse Margaret au parc Lafontaine en août 1958.
Drapeaux du Carillon Sacré-CoeurParmi toutes ces cérémonies marquant l'usage festif des balcons au Plateau, celles entourant les parades de la Saint-Jean-Baptiste organisées avec tant de ferveur demeurent inoubliables pour l'histoire locale. Il faut alors imaginer les balcons bondés : ils sont farcis de petits groupes tout en émoi et arborent les fières banderoles de drapeaux représentant le Carillon-Sacré-Cœur aux fleurs de lys centripètes et les fanions blancs et jaunes aux armoiries papales.
A regarder le matériel photogénique illustrant la vie passée du Plateau, il est difficile de ne pas saluer enfin le rôle spontané qu'auront joué ces saillis architecturales auprès des photographes amateurs, ceux-là même qui captèrent inconsciemment pour le plaisir et la connaissance de la postérité, un certain art de vivre des pionniers de ce cher quartier.
Pour terminer en clin d'œil cette petite histoire des balcons du Plateau, une anecdote aussi véritable que savoureuse, mettant en scène deux balcons, la rue Rachel, l'avant guerre, deux cultures, un faux poupon et un petit cochon.
Un jour de juillet 1939, alors que sa famille habitait au 1357 rue du Parc Lafontaine (rue Rachel actuelle, presque à angle est de la rue de Lanaudière), Thérèse Perrault 12 ans est envoyée par sa mère Rita Taillefer chez les aimables voisines d'origine grec, les Kipouros, qui habitent au premier étage de l'immeuble contigu. Le contenu du message est crédible: une jeune cousine de Rita est en visite avec son poupon et vers quinze heures elle leur présentera au balcon. Les Perrault habitent au deuxième étage. Ils disposent d'un grand balcon rectangulaire. Il a la particularité d'être en retrait par rapport à celui des dames Kipouros. Cette configuration existe encore aujourd'hui.
A l'heure convenue pour "l'évènement du jour", les dames Kipouros se pressent au balcon pour attendre le gentil poupon. Tout à coup, Rita Taillefer s'avance devant son garde-corps en fer-forgé, portant un "paquet" de soie immaculée et de dentelles enrubannées, d'une belle série de nœuds froncés. Des cris retentissent soudain: c'est que Rita imite très bien, la bouche enfouie dans cet amas de chiffons, les cris et les pleurs d'un poupon! L'inquiétude gagne les voisines affolées. Les pleurs s'accentuant, nos dames Kipouros dénoncent la scène avec pathos. Le paquet bouge, se déforme et gigote cette fois, au dessus pratiquement de la voie. Il y a que, dans son enthousiasme interprété, Rita tente de le montrer, à ces spectatrices livides, en le suspendant au-dessus du vide! "Ne faites pas cela malheureuse mère!" crient-elles à cette femme téméraire. Mais Rita redouble les cris et taponne le paquet en vie! Un ruban tombe, puis un second, de sorte qu'au bout d'un moment le drame se produit et dans un dernier cri, s'élance au sol du balcon, un véritable petit cochon et vite vole au second, l'oreiller de plume et l'tas de chiffons!
Rires et larmes s'en suivirent et une morale d'en déduire, voilà au fond ce que c'est, que le charme des balcons en retrait!
 
Iconographie
Dernière mise à jour le : 8/2/11
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