Dolores et sa
famille (ses parents et cinq frères) ont habité
au 3981 de la rue Drolet, de 1938 à 1953. La crise économique
des années 30 aurait incité ses parents à
déménager dans le quartier, où les loyers
étaient moins chers. Dolores avait quatre ans lors du déménagement.
Elle a donc passé toute sa jeunesse dans le quartier.
Le quartier
Bien que le quartier était très hétéroclite,
la majorité des familles faisaient partie du même
milieu économique - celui des salariés modestes.
Seules trois familles se distinguaient des autres - les Legault
(propriétaires d'une boucherie et d'une épicerie
au coin sud-est des rues Drolet et Duluth), les Lafortune (propriétaires
du restaurant René au coin nord-est des rues Drolet et
Duluth) et une troisièmefamille, très démunie.
Plusieurs des logements étaient construits selon le même
modèle - salon double, long corridor, cuisine, chambres
à coucher, une toilette dans une petite pièce et
un évier dans la cuisine. Les familles nombreuses étaient
entassées dans ces logements.
En règle générale, il n'y avait pas de baignoires
ou de salles de bain dans ces logements et les habitants utilisaient
le Bain Schubert sur le boulevard St-Laurent. Il y avait aussi
un bain " turque " sur la rue Colonial, mais puisque
celui-ci était privé et qu'il fallait payer pour
y accéder, il était peu utilisé. Par contre,
le père de Dolores, qui était bricoleur, avait réussi
à installer une baignoire et un lavabo dans l'espace sous
l'escalier qui menait au logement du haut ainsi qu'un lavabo dans
une petite chambre à l'arrière de la cuisine. Tout
un luxe pour l'époque!
Peu de familles avaient des autos et les services (glacier, boulanger,
laitier, guenilleux, aiguiseur de couteau
) étaient
offerts à domicile, grâce à des voitures tirées
par des chevaux. Durant l'été, une telle voiture
offrait des " hot-dogs " et de délicieuses patates
frites!
Bien que les résidents faisaient partie du même milieu
économique, ils étaient néanmoins très
différents les uns des autres. Dolores se souvient de familles
provenant de la Pologne, de l'Ukraine, de l'Allemagne et de l'Irlande.
Il y avait des familles juives, catholiques, protestantes et orthodoxes,
des francophones, des anglophones et des allophones. Malgré
ces différences culturelles, religieuses et linguistiques,
elle ne se souvient pas de tensions entre les groupes et ses amis
de jeux parlaient le français et l'anglais entre eux.
Par contre, elle se souvient que plusieurs personnes avaient des
habitudes très différentes de celles de sa famille.
En outre, Dolores était toujours étonnée
de constater que la mère d'Olga, une de ses amies, marchait
toujours pieds nus chez elle, même l'hiver! Aussi, plusieurs
familles achetaient des poules le mardi ou le mercredi, lesquelles
se promenaient librement dans la cuisine. Une fois que l'on constatait
que la poule était saine, celle-ci était abattue
et elle devenait le repas principal de la fin de semaine!
Souvenirs de
la
rue Drolet
Puisque Dolores habitait près de la rue Duluth, elle fréquentait
plutôt cette rue et la partie nord de la rue Drolet. Une
" ligne invisible " faisait en sorte qu'elle allait
rarement au sud des deux dépanneurs qui étaient
presque face-à-face sur la rue Drolet (au 3911 et au 3918/19).
Dolores vivait en face de la maison de M. Daveault, laquelle était
située là où se trouve aujourd'hui le Parc
Jean-Jacques-Olier. M. Daveault était un livreur de glace
qui souffrait d'épilepsie. Lorsqu'il sentait venir une
crise, il se couchait sous son cheval qui attendait, tout en protégeant
son maître, que la crise passe. L'écurie de ce cheval
exceptionnel était située derrière la maison
de M. Daveault et l'entrée de l'écurie donnait sur
la ruelle entre les rues Drolet et Henri-Julien. Le cheval partageait
ce logement avec un colocataire, un cheval qui rendait des services
à M. Stuger (au 3987), propriétaire d'une calèche.
Au sud de la maison de Dolores vivait un rabbin (au 3977) et Dolores
se rendait chez lui le vendredi soir afin de fermer les lumières.
Le samedi matin, elle mettait en marche la cuisinière à
gaz, puisqu'il était interdit au rabbin et à sa
famille de travailler le jour du Sabbat. En échange, on
lui laissait quelques sous sur le coin de la table et Dolores
en profitait pour acheter des bonbons dans le petit magasin en
face de chez elle.
Dolores recevait aussi un peu d'argent lorsqu'elle répondait
au téléphone de la dame qui habitait de l'autre
côté de la rue, au 3994. Cette dame, aux murs
légères, était souvent trop occupée
pour répondre aux appels de ses clients. Un jour que Dolores
se trouvait dans la maison, la dame est sorti de sa chambre à
coucher, nue sous son peignoir. Il y avait un homme dans la chambre.
Dolores en a parlé à sa mère, qui lui a interdit
de retourner chez cette dame. Quelques années plus tard,
Dolores a appris que cette dame était aussi une "
faiseuse d'anges ", c'est-à-dire qu'elle pratiquait
des avortements.
" Tout le monde se connaissait, surtout les familles avec
enfants d'âge scolaire. Les allés et venus des gens
se racontaient entre voisins
" a-t-elle dit.
Lorsqu'il faisait froid, un des frères de Dolores se tenait
" chez le Chinois ", c'est-à-dire, la buanderie
chinoise au coin nord-ouest des rues Drolet et Roy, parce que
c'était l'endroit le plus chaud du quartier.
Roz Steiman, une amie de Dolores qui habitait avec sa famille
au deuxième étage de la maison, est devenue une
artiste et elle a fait plusieurs tableaux illustrant des maisons
du quartier, y inclus celle au 3981, intitulé "
Dolores
Having Fun ".
En plus de faire l'objet d'un tableau, la maison où habitait
Dolores apparaît dans plusieurs photos prises durant les
années 30 et 40. Une des photos est frappante, soit celle
de la mère de Dolores devant la maison. Fait exceptionnel
pour les maisons de la rue Drolet, la maison est cachée
sous la verdure - on ne voit que la fenêtre, qui a l'allure
d'un balcon. La mère, vêtue de pantalon et munie
d'une guitare, s'amuse à jouer le rôle de
Roméo
alors qu'une amie, Jeannette, assise à la fenêtre,
joue le rôle de Juliette.
Souvenirs de
l'avenue
Duluth
La rue Duluth était à la fois commerciale et résidentielle.
Du côté nord, entre les rues Drolet et St-Denis,
se trouvaient le restaurant René (aujourd'hui Le Vieux
Duluth), une buanderie chinoise, une atelier de ferblantier et,
au coin des rues Duluth et St-Denis, une salle de billard avec,
au deuxième étage, une des nombreuses " maison
de chambres " du quartier.
L'épicerie et la boucherie de la famille Legault étaient
situées du côté sud, au coin de la rue Duluth.
Tout près de cette rue, une manufacture de vêtements
s'étendait de la rue Drolet à la rue St-Denis, avec
une passerelle au dessus la ruelle. La mère de Dolores
y a travaillé mais elle n'est pas restée longtemps
car les employés étaient mal rémunérés.
Cette manufacture a été transformée en condominium
et la partie sur la rue Drolet porte les numéros 4003/05/07.
Du côté nord, entre les rues Drolet et Henri-Julien,
se trouvaient le restaurant/dépanneur Marcel et un cordonnier.
La famille Laliberté faisait son épicerie chez Baril
(coin nord ouest des rues Duluth et Berri). Félix Lambert,
l'oncle de Dolores, avait un garage du côté nord
de la rue Duluth, à l'est de la rue Rivard. Ce garage existe
encore bien qu'il n'est plus utilisé à des fins
commerciales. Il y avait aussi une quincaillerie du côté
nord, au coin des rues Hôtel-de-Ville et Duluth.
Dolores se souvient d'avoir souvent accompagné son amie,
Rozelyn Steiman Spivak à la synagogue de la rue Duluth,
lors de mariages ou de fêtes juives, où les deux
s'amusaient avec les convives et profitaient de la bonne bouffe.
Les écoles du quartier
Dolores a débuté ses études primaires à
l'École St-Louis-de-France au coin des rues Roy et Hôtel
de Ville (l'édifice est maintenant une coopérative
de logements), alors que ses frères ont fait leurs études
à l'
École
Jean-Jacques-Olier, alors réservée aux garçons.
Elle se souvient aussi que les enfants de familles juives et immigrantes
faisaient leurs études à l'
École
Aberdeen, un très bel édifice en pierre qui
a été démoli afin de faire place à
l'Institut du tourisme et de l'hôtellerie du Québec
(un beau
gachis que cette opération).
Par la suite, Dolores a étudié à l'École
Cherrier et elle a terminé ses études secondaires
en anglais à l'École Ste-Eulalie (rue Drolet, au
nord de la rue Rachel, en face d'un petit parc). À l'époque,
la Commission scolaire exigeait des frais de 5 $ par mois après
la 9ième année. La mère de Dolores était
d'avis que sa fille était alors en mesure de travailler
à temps plein mais Dolores aimait l'école et désirait
continuer. Elle s'est donc retrouvée dans une école
anglaise où elle a recommencé sa 9e année
car elle n'avait jamais appris à écrire dans la
langue de Shakespeare! Elle a cependant persévéré
et a par la suite très bien réussi. Elle est devenue
infirmière et a eu l'occasion de travailler et de voyager
à travers le monde. Elle est par contre demeuré
attachée au quartier et vit aujourd'hui une retraite agréable
sur le Plateau.