C'est
dans un resto portugais du quartier, alors que j'achetai des frites et du poulet
pour emporter, que mon voisin M. Cunha laisse tomber la nouvelle : " Savais-tu
que Roland est décédé? " Un sentiment de tristesse
m'envahit. Roland Dubé était une présence rassurante dans
notre ruelle, où il filait des heures heureuses dans son garage, à
travailler sur son jeep ou sur une des voitures appartenant aux nombreux membres
de sa famille. Une des deux portes était toujours ouverte, sauf l'hiver,
alors qu'un ruban de fumée blanche issu du poêle à bois dans
le garage, signalait sa présence. À chaque fois que je passais,
j'y jetais un coup d'il. Roland avait environ 70 ans et semblait en forme.
Quelques cheveux blancs parsemaient son crâne. " Fait beau, hein?
" me disait-il, en enlevant ses lunettes afin de mieux scruter le ciel de
ses yeux bruns. Il portait toujours ses vêtements de travail : pantalons
gris, T-shirt et chemise. " Puis, les garçons ? ". Roland
était toujours avenant avec les habitués de la ruelle, notamment
ceux qui vivent soit dans les maisons en rangée construites du côté
est de la rue Henri-Julien, où il habitait, soit dans celles du côté
ouest de la rue Drolet, où j'habite. Précisons cependant que Roland
était avenant avec les personnes qui prenaient la peine de le saluer en
premier. Un peu timide, il n'était pas du genre à prendre les premiers
pas. Issu d'une famille de [18, y inclus les deux parents], lui et trois frères
ont tous travaillé dans la construction. Si les résidents étaient
à la recherche de quelqu'un en mesure de réparer leurs vieilles
maisons ou leurs bagnoles, Roland avait les contacts requis. Une fin de novembre,
alors que nous devions à tout prix réparer le toit avant l'hiver
et que tous les couvreurs étaient débordés, Roland nous a
dépannés. Il nous a dirigé vers des gars rapides et pas chers,
qui ont terminé le boulot avant l'arrivé de la première neige. Il
adorait travailler sur des bagnoles. Mais il aimait aussi les fleurs. Il me posait
toujours des questions au sujet des graines que je semais dans ma platebande le
long de la ruelle et c'est lui qui s'est occupé de la platebande en face
de son garage lorsque Lé-Hâ, notre voisine vietnamienne, est devenue
trop infirme pour s'en occuper. " Une rose " me suis-je dite - un
rosier à la mémoire de Roland, planté dans la platebande
de Lé-Hâ, juste à côté du pallier où il
avait l'habitude de s'asseoir et de prendre une cigarette lors de pauses. Les
rosiers sauvages se plaisent dans notre ruelle, en raison de la chaleur dégagée
par les murs de briques et par l'asphalte. Suite à une conversation
avec une voisine qui tenait aussi à souligner l'apport de Roland, nous
avons décidé d'organiser un souper communautaire. Ce souper
comportait un élément de risque. Nous sommes un groupe hétéroclite
: des professionnelles avec de jeunes enfants ayant récemment déménagés
dans le quartier, des gens plus âgés, genre artiste, des immigrants
portugais comme M. Cunha, arrivés au début des années 70
et les résidents de souche, dont les membres de la famille Dubé,
arrivés durant les années 60, à la recherche d'un niveau
de vie supérieur à celui offert par les industries gaspésiennes
des pêches et des forêts. En plus, nous ne nous sommes pas toujours
bien entendus. Au début, il y a eu des conflits entre les nouveaux résidents
et les anciens, à plusieurs sujets : dépôts de déchets
et de matériaux de construction dans la ruelle, vente de drogues, chiens
jappeurs... Mais voilà que l'été dernier, nous nous sommes
tous retrouvés en plein milieu de la ruelle, autour de la grande table
de M. Cunha, buvant son porto et son vin maison, mangeant des sandwiches préparés
par Jeannine, la veuve de Roland, et dégustant du kim bob, un espèce
de sushi coréen, préparé par un nouveau voisin. Sur la
table, une photo de Roland, prise l'automne précédent à son
camp de chasse dans la région de Lanaudière. Il était maigre
mais semblait heureux et je me suis rendue compte à quel point il se sentait
aussi à l'aise en forêt que dans notre ruelle. Le moment venu
de planter le rosier, la belle-sur de Jeannine l'a aidée à
monter les marches derrière le garage jusqu'à la terrasse qui surplombe
la ruelle. Un des beaux-frères de Roland, a planté le rosier
et le frère de Roland a arrosé le plant. Quelques pétales
sont tombés au sol. Dans le silence, j'imaginais Roland assis sur le pallier,
cigarette au bec, participant à notre fête. |