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Une rose pour Roland
Auteur : Bronwyn Chester, traduit par Aline Grenon (juillet 2009)
C'est dans un resto portugais du quartier, alors que j'achetai des frites et du poulet pour emporter, que mon voisin M. Cunha laisse tomber la nouvelle : " Savais-tu que Roland est décédé? "
Un sentiment de tristesse m'envahit. Roland Dubé était une présence rassurante dans notre ruelle, où il filait des heures heureuses dans son garage, à travailler sur son jeep ou sur une des voitures appartenant aux nombreux membres de sa famille. Une des deux portes était toujours ouverte, sauf l'hiver, alors qu'un ruban de fumée blanche issu du poêle à bois dans le garage, signalait sa présence.
À chaque fois que je passais, j'y jetais un coup d'œil. Roland avait environ 70 ans et semblait en forme. Quelques cheveux blancs parsemaient son crâne.
" Fait beau, hein? " me disait-il, en enlevant ses lunettes afin de mieux scruter le ciel de ses yeux bruns. Il portait toujours ses vêtements de travail : pantalons gris, T-shirt et chemise. " Puis, les garçons ? ".
Roland était toujours avenant avec les habitués de la ruelle, notamment ceux qui vivent soit dans les maisons en rangée construites du côté est de la rue Henri-Julien, où il habitait, soit dans celles du côté ouest de la rue Drolet, où j'habite. Précisons cependant que Roland était avenant avec les personnes qui prenaient la peine de le saluer en premier. Un peu timide, il n'était pas du genre à prendre les premiers pas.
Issu d'une famille de [18, y inclus les deux parents], lui et trois frères ont tous travaillé dans la construction. Si les résidents étaient à la recherche de quelqu'un en mesure de réparer leurs vieilles maisons ou leurs bagnoles, Roland avait les contacts requis. Une fin de novembre, alors que nous devions à tout prix réparer le toit avant l'hiver et que tous les couvreurs étaient débordés, Roland nous a dépannés. Il nous a dirigé vers des gars rapides et pas chers, qui ont terminé le boulot avant l'arrivé de la première neige.
Il adorait travailler sur des bagnoles. Mais il aimait aussi les fleurs. Il me posait toujours des questions au sujet des graines que je semais dans ma platebande le long de la ruelle et c'est lui qui s'est occupé de la platebande en face de son garage lorsque Lé-Hâ, notre voisine vietnamienne, est devenue trop infirme pour s'en occuper.
" Une rose " me suis-je dite - un rosier à la mémoire de Roland, planté dans la platebande de Lé-Hâ, juste à côté du pallier où il avait l'habitude de s'asseoir et de prendre une cigarette lors de pauses. Les rosiers sauvages se plaisent dans notre ruelle, en raison de la chaleur dégagée par les murs de briques et par l'asphalte.
Suite à une conversation avec une voisine qui tenait aussi à souligner l'apport de Roland, nous avons décidé d'organiser un souper communautaire.
Ce souper comportait un élément de risque. Nous sommes un groupe hétéroclite : des professionnelles avec de jeunes enfants ayant récemment déménagés dans le quartier, des gens plus âgés, genre artiste, des immigrants portugais comme M. Cunha, arrivés au début des années 70 et les résidents de souche, dont les membres de la famille Dubé, arrivés durant les années 60, à la recherche d'un niveau de vie supérieur à celui offert par les industries gaspésiennes des pêches et des forêts.
En plus, nous ne nous sommes pas toujours bien entendus. Au début, il y a eu des conflits entre les nouveaux résidents et les anciens, à plusieurs sujets : dépôts de déchets et de matériaux de construction dans la ruelle, vente de drogues, chiens jappeurs... Mais voilà que l'été dernier, nous nous sommes tous retrouvés en plein milieu de la ruelle, autour de la grande table de M. Cunha, buvant son porto et son vin maison, mangeant des sandwiches préparés par Jeannine, la veuve de Roland, et dégustant du kim bob, un espèce de sushi coréen, préparé par un nouveau voisin.
Sur la table, une photo de Roland, prise l'automne précédent à son camp de chasse dans la région de Lanaudière. Il était maigre mais semblait heureux et je me suis rendue compte à quel point il se sentait aussi à l'aise en forêt que dans notre ruelle.
Le moment venu de planter le rosier, la belle-sœur de Jeannine l'a aidée à monter les marches derrière le garage jusqu'à la terrasse qui surplombe la ruelle.
Un des beaux-frères de Roland, a planté le rosier et le frère de Roland a arrosé le plant. Quelques pétales sont tombés au sol. Dans le silence, j'imaginais Roland assis sur le pallier, cigarette au bec, participant à notre fête.
Iconographie
 
Mis à jour le : 10-jul-09
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