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Souvenirs de Louis-Maurice Bérubé (1921-2007)
Auteur : Louis-Maurice Bérubé (inspecteur sanitaire à la Ville de Montréal)
Malgré mes trois premières années comme résidant de la rue Théodore dans Viauville, il ne me reste aucun souvenir valable de l'endroit que je partageais avec mes père et mère et trois frères aînés. Ce logement devenu trop exigu car la famille ayant trop grandi, Papa déniche alors un autre logement, en rez-de-chaussée, sur la rue St-André, à quelques pas au sud de la rue Roy. Là, par contre, j'en ai amassé des souvenirs dans ces rues!
Sur une carte de Montréal datée de 1851 et dessinée par W.H. McKenzie, arpenteur pour le gouvernement de la province de Québec, on voit que la rue St-André commence à la rue Dorchester, pour se diriger vers le nord, (vers la Côte-à-Baron, dans le temps). Cette rue honore probablement la mémoire de Claude Robutel, Sieur de St-André, né à Franc en Boulonnais (Pas-de-Calais), entre 1620 et 1623, arrivé à Ville-Marie avec la Grande Recrue de 1653. Retourné en France en mission pour la Compagnie Notre-Dame, unissant l'utile à l'agréable, il épouse damoiselle Suzanne Gabriel (fille de feu Charles, écuyer, sieur de Fontenelles, et de damoiselle Suzanne Marchant) qu'il nous ramène sitôt. Homme d'armes avant tout, il prend en 1663, le commandement de la huitième escouade de la milice de la Ste-Famille à Ville-Marie. En 1681, il est recensé avec les habitants du fief de Verdun (Lachine). Pendant longtemps, il fut le bras droit de M. De Maisonneuve qui lui confia de nombreuses missions dont il s'acquitta toujours honorablement. Claude Robutel, Sieur de St-André, fut inhumé à Montréal le 28 décembre 1689.
Ma famille a demeuré entre le printemps 1924 et l'automne 1927 sur la rue St-André. C'est dans cette maison que naquirent un autre frère et une autre sœur, Gilles et Marie-Thérèse. Nous étions maintenant sept enfants. On peut dire que j'en ai vécu des en l'intersection des rues St-André et Roy et ce qui s'y déroulait. Ce croisement formait un très grand espace élargi dans le sens de la rue Roy et formait une place publique asphaltée allant vers l'ouest et ayant en son centre des fontaines pour abreuver les hommes et les animaux. Durant ces années, comme il n'y avait encore que peu de voitures automobiles ou de camions, les commerçants locaux livraient leurs marchandises à leurs clients à l'aide de voitures hippomobiles. C'était un pur délice d'enfant d'entendre les charretiers crier leurs ordres et de voir tous les chevaux y obéir. En plus, comme la laiterie J.J. Joubert avait ses écuries deux coins de rue plus au nord sur le notre rue, nous assistions quotidiennement au retour des voitures à lait en fin d'après-midi. Les chevaux, à notre émerveillement, d'instinct, arrêtaient tous à la fontaine pour se désaltérer.
L'été, seuls les bruits des sabots ferrés des chevaux pouvaient être perçus par les autres charretiers, les roues des voitures étant caoutchoutées; mais l'hiver, les traineaux à patins d'acier silencieux sur la neige durcie remplaçaient les voitures. Comme mesure de sécurité pour les équipages, les harnais étaient munis de clochettes musicales. Aussi, tous les marchands rivalisaient d'art et d'adresse dans le choix de ces clochettes. Quant à y être, disons un mot sur la décoration de ces voitures. Comme une partie des frais de publicité y était investie, et que l'orgueil des patrons s'y reflétait, toutes les fantaisies de formes et de couleurs de lettrage et de dessin s'y rencontraient.
Un autre attrait de l'endroit, pour les Grands cependant, et pour les Petits accompagnés de Grands, était le parc La Fontaine, nommé en l'honneur de Louis-Hippolyte Ménard La Fontaine qui vécut de 1807 à 1864. Il était avocat, il fut prisonnier politique en 1838; homme d'état, magistrat, il fut même nommé baronet. Son nom reste attaché aux ministères qu'il forma avec Robert Baldwin et qui fit admettre définitivement le principe de la responsabilité ministérielle.
Voyons ce qu'est le parc La Fontaine en consultant un album de photos illustrant Montréal sous tous ses aspects et publié aux Éditions de l'Homme en 1992 sous la signature de Michel Lessard, intitulé : Montréal - Métropole du Québec (item 150)? Avec l'île Ste-Hélène et le Mont-Royal, le parc est le troisième îlot de verdure de la métropole. Aménagé à partir de 1888 sur la ferme Logan, on y érige aussitôt des serres et une maison du jardinier. Le plan du parc datant de 1891 est attribué au jardinier horticulteur Louis-François Dollet. Contrairement à la montagne et à l'île Ste-Hélène, où l'aménagement a davantage consisté à conserver et à rendre accessible une zone naturelle, la création du parc La Fontaine oblige à ramener la nature dans un terrain vague négligé par ses propriétaires. À partir de 1894, le concept est réalisé avec comme grande attraction deux étangs communicants créés de toutes pièces. Cette réalisation semble toujours plaire au public.
Situé trois ou quatre rues à l'est de chez nous, ce parc offrait ses grandes pelouses fleuries, ses nombreux arbres nettement taillés, ses deux vastes plans d'eau reliés par une légère cascade et habités par plusieurs espèces de canards. La cascade déferlait sous un pont des amoureux. Les promeneurs, pour se divertir, se plaisent à nourrir les canards en leurs lançant des morceaux de pain ou des emprunts que les gens en pique-nique prélevaient sur leurs goûters.
Il ne faudrait pas oublier les deux gondoles voguant autour d'un des deux lacs, celui plus à l'est et qui est façonné comme un grand S, toujours remplies de joyeux passagers, heureux de voguer, ne serait-ce que quelques minutes. Et que dire des dizaines de canoës de louage qui circulent bruyamment dans un désordre parfait de citadins avironnant à l'encontre de toute sécurité nautique! Il n'était pas rare de voir un couple, parti en canoë revenir au rivage à pied dans deux pieds d'eau après avoir chaviré; ce spectacle en valait toujours la peine.
Un autre des grands attraits de ce parc était son mini-jardin zoologique où l'on pouvait examiner, voire admirer, dans leurs cages des loups, des renards et plusieurs variétés de singes; des castors, des chevreuils, des paons; en somme, tout un éventail de bestioles exotiques de toutes tailles et couleurs. Toutes ces bêtes m'envoûtaient à chacune de mes visites avec mes grands frères. Sans oublier que, au kiosque à musique le dimanche après-midi, une fanfare égayait de ses notes de cuivre la foule assise sur les bancs autour de l'édicule.
Lorsque j'étais étudiant, j'ai participé souventes fois, le 24 mai de chaque année avec les étudiants des écoles supérieures de la région de Montréal, au salut au monument de Adam Dollard, sieur des Ormeaux, perpétuant en mémoire son geste de bravoure avec ses compagnons au Long-Sault. Ce monument patriotique sis dans la partie Nord du parc a été déménagé un peu vers le centre du parc et la taille de son socle réduit de moitié depuis ces années. Dommage… Pouvons-nous imaginer ce qu'Alfred Laliberté, l'auteur-sculpteur de ce monument, aurait pensé de cet amincissement et de ce déménagement?
La superficie de ce parc étant assez vaste, on y avait aménagé, pour toutes les couches de la population des quartiers avoisinants, des balançoires, des carrés de sable, des agrès de gymnastique, des glissoires de diverses hauteurs, des terrains de baseball et de tennis l'été, et des patinoires pour le hockey ainsi que pour le patinage libre l'hiver. Un autre attrait était le fait que les deux étangs, en dépression assez marquée quant au sol environnant, permettait la glisse à ski, en traîne sauvage, en traineau, sur des lambeaux de carton ou tout simplement sur les fesses lorsque le degré de glaciation de la neige et la résistance des chairs le permettaient.
Mais le souvenir le plus percutant qui me subsiste de ce temps est qu'un jour d'été, encore trop jeune pour fréquenter le parc seul, j'ai suivi mes grands frères Stenson et Paul-Émile qui s'y dirigeaient. Naturellement, il fallait que cela m'arrivât : je les ai perdus de vue, et par le fait même, je me suis aussi perdu. Ma réaction enfantine naturelle fut de hurler mon désarroi aux yeux des passants et un policier en patrouille me prenant en charge, m'emmène au poste de police de la rue Rachel, à l'extrémité nord du parc d'où il a téléphoné à mon père qui est venu me quérir. Mes pleurs s'étaient tus et ma confiance en la police naquit ce jour. J'imagine que la crème glacée que les constables m'avaient donnée formait déjà ma conscience sociale. Tout cela comblait mon jeune âge et m'était une initiation graduelle qui consciencieusement se développait en moi.
Plus tard, devenu grand adolescent et jeune homme évolué, il m'arrivait d'emmener ma blonde à l'auditorium de l'école du Plateau, située elle aussi (pas ma blonde, mais l'école!) à l'intérieur du parc La Fontaine, près de la rue Sherbrooke. On y accourait, sous les encouragements de nos professeurs, aux séances du Bon Parler français, aux concerts symphoniques présentés par les Amis de l'Art, ou encore aux pièces de théâtre classique ou patriotique. Il m'est même arrivé de jouer, avec des confrères de mon école dans une pièce intitulée Le Drapeau de Carillon, poème d'Octave Crémazie mis en musique par Charles Waugh dit Sabatier. On peut dire qu'une bonne partie de ma formation sociale, artistique et musicale a pris naissance dans mes fréquentations du parc La Fontaine en même temps que mon goût pour le bon usage de la langue française déjà avivé par nos parents et par nos professeurs à l'école.
Notre père était expert comptable, assez instruit, parfait bilingue et avait une belle voix qu'il mettait à profit dans la chorale paroissiale. Quant à notre mère, elle avait, avant son mariage, été secrétaire dans un bureau de notaire et était la fille d'un professeur-inspecteur d'écoles. Nos gênes portaient donc tous les éléments nécessaires à l'éclosion de la culture. Nos parents ont toujours encouragé chez nous les bonnes manières, le bon parler (syntaxe, vocabulaire, prononciation, élocution) dans les deux langues officielles du pays. Nous leur en sommes tous reconnaissants aujourd'hui. Continuant sur cette lancée du bien et du beau, je dois dire que durant les années 1936 à 1939, j'ai fréquenté l'École Primaire Supérieure St-Viateur (du même niveau que l'école du Plateau) et dirigées par les clercs de St-Viateur. Quelques-uns de mes professeurs ont réussi à faire éclore et à maintenir active ma curiosité littéraire et artistique. Mentionnons le frère Albert Plante, c.s.v. (le français sous toutes ses formes); monsieur Bastien (dessin, modelage, peinture, appréciation de l'art). Goûts que j'ai développés et qui ne me quitteront jamais, et dont la maîtrise, si minime soit-elle me procure des joies toujours renouvelées.
Mon histoire avance trop vite et j'ai déjà sauté plusieurs années dans mon récit. Revenons à nos moutons et reprenons la normalité. La famille : papa, maman et sept enfants, demeure toujours rue St-André. En 1924, lors de notre emménagement, le logement semblait satisfaire aux besoins de la famille. Cependant, encore une fois, les besoins en espace vital et en accommodations nécessaires se font sentir plus pressants lorsque Gilles et Mare-Thérèse naissent et viennent grossir nos rangs. L'âge, la taille et les besoins en espace des plus âgés ainsi que les travaux scolaires de ceux qui fréquentent déjà l'école, ajoutent au fardeau causé par l'exigüité des pièces, grande réductrice de vie familiale utile. Il faut donc trouver un autre logement plus spacieux, avec une grande cour ou un terrain adjacent si possible, et plus respectueux de l'intimité nécessaire à tous les membres de la famille. Il ne faut pas oublier que nous sommes déjà quatre garçons et trois filles à répartir avec décence et pudeur dans les chambres à coucher; en 1927 les âges varient de un à quatorze ans. Encore une fois, papa se met quête d'un autre logement qu'il trouvera cette fois dans Parc Extension au nord du Mile-End.
Iconographie
 
Mis à jour le : 18-nov-08
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