Sur une carte de Montréal datée
de 1851 et dessinée par W.H. McKenzie, arpenteur pour le
gouvernement de la province de Québec, on voit que la rue
St-André commence à la rue Dorchester, pour se diriger
vers le nord, (vers la Côte-à-Baron, dans le temps).
Cette rue honore probablement la mémoire de Claude Robutel,
Sieur de St-André, né à Franc en Boulonnais
(Pas-de-Calais), entre 1620 et 1623, arrivé à Ville-Marie
avec la Grande Recrue de 1653. Retourné en France en mission
pour la Compagnie Notre-Dame, unissant l'utile à l'agréable,
il épouse damoiselle Suzanne Gabriel (fille de feu Charles,
écuyer, sieur de Fontenelles, et de damoiselle Suzanne
Marchant) qu'il nous ramène sitôt. Homme d'armes
avant tout, il prend en 1663, le commandement de la huitième
escouade de la milice de la Ste-Famille à Ville-Marie.
En 1681, il est recensé avec les habitants du fief de Verdun
(Lachine). Pendant longtemps, il fut le bras droit de M. De Maisonneuve
qui lui confia de nombreuses missions dont il s'acquitta toujours
honorablement. Claude Robutel, Sieur de St-André, fut inhumé
à Montréal le 28 décembre 1689.
Ma famille a demeuré entre
le printemps 1924 et l'automne 1927 sur la rue St-André.
C'est dans cette maison que naquirent un autre frère et
une autre sur, Gilles et Marie-Thérèse. Nous
étions maintenant sept enfants. On peut dire que j'en ai
vécu des en l'intersection des rues St-André et
Roy et ce qui s'y déroulait. Ce croisement formait un très
grand espace élargi dans le sens de la rue Roy et formait
une place publique asphaltée allant vers l'ouest et ayant
en son centre des fontaines pour abreuver les hommes et les animaux.
Durant ces années, comme il n'y avait encore que peu de
voitures automobiles ou de camions, les commerçants locaux
livraient leurs marchandises à leurs clients à l'aide
de voitures hippomobiles. C'était un pur délice
d'enfant d'entendre les charretiers crier leurs ordres et de voir
tous les chevaux y obéir. En plus, comme la laiterie J.J.
Joubert avait ses écuries deux coins de rue plus au nord
sur le notre rue, nous assistions quotidiennement au retour des
voitures à lait en fin d'après-midi. Les chevaux,
à notre émerveillement, d'instinct, arrêtaient
tous à la fontaine pour se désaltérer.
L'été, seuls les bruits
des sabots ferrés des chevaux pouvaient être perçus
par les autres charretiers, les roues des voitures étant
caoutchoutées; mais l'hiver, les traineaux à patins
d'acier silencieux sur la neige durcie remplaçaient les
voitures. Comme mesure de sécurité pour les équipages,
les harnais étaient munis de clochettes musicales. Aussi,
tous les marchands rivalisaient d'art et d'adresse dans le choix
de ces clochettes. Quant à y être, disons un mot
sur la décoration de ces voitures. Comme une partie des
frais de publicité y était investie, et que l'orgueil
des patrons s'y reflétait, toutes les fantaisies de formes
et de couleurs de lettrage et de dessin s'y rencontraient.
Un autre attrait de l'endroit, pour
les Grands cependant, et pour les Petits accompagnés de
Grands, était
le
parc La Fontaine, nommé en l'honneur de Louis-Hippolyte
Ménard La Fontaine qui vécut de 1807 à 1864.
Il était avocat, il fut prisonnier politique en 1838; homme
d'état, magistrat, il fut même nommé baronet.
Son nom reste attaché aux ministères qu'il forma
avec Robert Baldwin et qui fit admettre définitivement
le principe de la responsabilité ministérielle.
Voyons ce qu'est le parc La Fontaine
en consultant un album de photos illustrant Montréal sous
tous ses aspects et publié aux Éditions de l'Homme
en 1992 sous la signature de Michel Lessard, intitulé :
Montréal - Métropole du Québec (item 150)?
Avec l'île Ste-Hélène et le Mont-Royal, le
parc est le troisième îlot de verdure de la métropole.
Aménagé à partir de 1888 sur la ferme Logan,
on y érige aussitôt des serres et une maison du jardinier.
Le plan du parc datant de 1891 est attribué au jardinier
horticulteur Louis-François Dollet. Contrairement à
la montagne et à l'île Ste-Hélène,
où l'aménagement a davantage consisté à
conserver et à rendre accessible une zone naturelle, la
création du parc La Fontaine oblige à ramener la
nature dans un terrain vague négligé par ses propriétaires.
À partir de 1894, le concept est réalisé
avec comme grande attraction deux étangs communicants créés
de toutes pièces. Cette réalisation semble toujours
plaire au public.
Situé trois ou quatre rues
à l'est de chez nous, ce parc offrait ses grandes pelouses
fleuries, ses nombreux arbres nettement taillés, ses deux
vastes plans d'eau reliés par une légère
cascade et habités par plusieurs espèces de canards.
La cascade déferlait sous un pont des amoureux. Les promeneurs,
pour se divertir, se plaisent à nourrir les canards en
leurs lançant des morceaux de pain ou des emprunts que
les gens en pique-nique prélevaient sur leurs goûters.
Il ne faudrait pas oublier les deux
gondoles voguant autour d'un des deux lacs, celui plus à
l'est et qui est façonné comme un grand S, toujours
remplies de joyeux passagers, heureux de voguer, ne serait-ce
que quelques minutes. Et que dire des dizaines de canoës
de louage qui circulent bruyamment dans un désordre parfait
de citadins avironnant à l'encontre de toute sécurité
nautique! Il n'était pas rare de voir un couple, parti
en canoë revenir au rivage à pied dans deux pieds
d'eau après avoir chaviré; ce spectacle en valait
toujours la peine.
Un autre des grands attraits de ce
parc était son mini-jardin zoologique où l'on pouvait
examiner, voire admirer, dans leurs cages des loups, des renards
et plusieurs variétés de singes; des castors, des
chevreuils, des paons; en somme, tout un éventail de bestioles
exotiques de toutes tailles et couleurs. Toutes ces bêtes
m'envoûtaient à chacune de mes visites avec mes grands
frères. Sans oublier que, au kiosque à musique le
dimanche après-midi, une fanfare égayait de ses
notes de cuivre la foule assise sur les bancs autour de l'édicule.
Lorsque j'étais étudiant,
j'ai participé souventes fois, le 24 mai de chaque année
avec les étudiants des écoles supérieures
de la région de Montréal, au salut au monument de
Adam Dollard, sieur des Ormeaux, perpétuant en mémoire
son geste de bravoure avec ses compagnons au Long-Sault. Ce monument
patriotique sis dans la partie Nord du parc a été
déménagé un peu vers le centre du parc et
la taille de son socle réduit de moitié depuis ces
années. Dommage
Pouvons-nous imaginer ce qu'Alfred
Laliberté, l'auteur-sculpteur de ce monument, aurait pensé
de cet amincissement et de ce déménagement?
La superficie de ce parc étant
assez vaste, on y avait aménagé, pour toutes les
couches de la population des quartiers avoisinants, des balançoires,
des carrés de sable, des agrès de gymnastique, des
glissoires de diverses hauteurs, des terrains de baseball et de
tennis l'été, et des patinoires pour le hockey ainsi
que pour le patinage libre l'hiver. Un autre attrait était
le fait que les deux étangs, en dépression assez
marquée quant au sol environnant, permettait la glisse
à ski, en traîne sauvage, en traineau, sur des lambeaux
de carton ou tout simplement sur les fesses lorsque le degré
de glaciation de la neige et la résistance des chairs le
permettaient.
Mais le souvenir le plus percutant
qui me subsiste de ce temps est qu'un jour d'été,
encore trop jeune pour fréquenter le parc seul, j'ai suivi
mes grands frères Stenson et Paul-Émile qui s'y
dirigeaient. Naturellement, il fallait que cela m'arrivât
: je les ai perdus de vue, et par le fait même, je me suis
aussi perdu. Ma réaction enfantine naturelle fut de hurler
mon désarroi aux yeux des passants et un policier en patrouille
me prenant en charge, m'emmène au poste de police de la
rue Rachel, à l'extrémité nord du parc d'où
il a téléphoné à mon père qui
est venu me quérir. Mes pleurs s'étaient tus et
ma confiance en la police naquit ce jour. J'imagine que la crème
glacée que les constables m'avaient donnée formait
déjà ma conscience sociale. Tout cela comblait mon
jeune âge et m'était une initiation graduelle qui
consciencieusement se développait en moi.
Plus tard, devenu grand adolescent
et jeune homme évolué, il m'arrivait d'emmener ma
blonde à l'auditorium de l'école du Plateau, située
elle aussi (pas ma blonde, mais l'école!) à l'intérieur
du parc La Fontaine, près de la rue Sherbrooke. On y accourait,
sous les encouragements de nos professeurs, aux séances
du Bon Parler français, aux concerts symphoniques présentés
par les Amis de l'Art, ou encore aux pièces de théâtre
classique ou patriotique. Il m'est même arrivé de
jouer, avec des confrères de mon école dans une
pièce intitulée Le Drapeau de Carillon, poème
d'Octave Crémazie mis en musique par Charles Waugh dit
Sabatier. On peut dire qu'une bonne partie de ma formation sociale,
artistique et musicale a pris naissance dans mes fréquentations
du parc La Fontaine en même temps que mon goût pour
le bon usage de la langue française déjà
avivé par nos parents et par nos professeurs à l'école.
Notre père était expert
comptable, assez instruit, parfait bilingue et avait une belle
voix qu'il mettait à profit dans la chorale paroissiale.
Quant à notre mère, elle avait, avant son mariage,
été secrétaire dans un bureau de notaire
et était la fille d'un professeur-inspecteur d'écoles.
Nos gênes portaient donc tous les éléments
nécessaires à l'éclosion de la culture. Nos
parents ont toujours encouragé chez nous les bonnes manières,
le bon parler (syntaxe, vocabulaire, prononciation, élocution)
dans les deux langues officielles du pays. Nous leur en sommes
tous reconnaissants aujourd'hui. Continuant sur cette lancée
du bien et du beau, je dois dire que durant les années
1936 à 1939, j'ai fréquenté l'École
Primaire Supérieure St-Viateur (du même niveau que
l'école du Plateau) et dirigées par les clercs de
St-Viateur. Quelques-uns de mes professeurs ont réussi
à faire éclore et à maintenir active ma curiosité
littéraire et artistique. Mentionnons le frère Albert
Plante, c.s.v. (le français sous toutes ses formes); monsieur
Bastien (dessin, modelage, peinture, appréciation de l'art).
Goûts que j'ai développés et qui ne me quitteront
jamais, et dont la maîtrise, si minime soit-elle me procure
des joies toujours renouvelées.
Mon histoire avance trop vite et
j'ai déjà sauté plusieurs années dans
mon récit. Revenons à nos moutons et reprenons la
normalité. La famille : papa, maman et sept enfants, demeure
toujours rue St-André. En 1924, lors de notre emménagement,
le logement semblait satisfaire aux besoins de la famille. Cependant,
encore une fois, les besoins en espace vital et en accommodations
nécessaires se font sentir plus pressants lorsque Gilles
et Mare-Thérèse naissent et viennent grossir nos
rangs. L'âge, la taille et les besoins en espace des plus
âgés ainsi que les travaux scolaires de ceux qui
fréquentent déjà l'école, ajoutent
au fardeau causé par l'exigüité des pièces,
grande réductrice de vie familiale utile. Il faut donc
trouver un autre logement plus spacieux, avec une grande cour
ou un terrain adjacent si possible, et plus respectueux de l'intimité
nécessaire à tous les membres de la famille. Il
ne faut pas oublier que nous sommes déjà quatre
garçons et trois filles à répartir avec décence
et pudeur dans les chambres à coucher; en 1927 les âges
varient de un à quatorze ans. Encore une fois, papa se
met quête d'un autre logement qu'il trouvera cette fois
dans Parc Extension au nord du Mile-End.