On le désignait
généralement sous le nom de François-Marie-Thomas-Chevalier
de Lorimier, mais il signa toujours Chevalier de Lorimier, notaire
et patriote, né à Saint-Cuthbert, Bas-Canada, troisième
des dix enfants de Guillaume-Verneuil de Lorimier, agriculteur,
et de Marguerite-Adélaïde Perrault ; décédée
le 15 février 1839 à Montréal.
Chevalier de Lorimier descendait d'une vieille famille de nobles
français qui étaient restés en Nouvelle-France
après la Conquête et que le déclin de leur
classe amena à s'intégrer à la nouvelle bourgeoisie
canadienne ascendante au XIXe siècle. (...) Une analyse
de son minutier révèle qu'il recrutait ses clients
surtout parmi les membres des professions libérales, les
petits marchands, les artisans ainsi que les cultivateurs canadiens
de la ville et de l'île de Montréal ; il rédigea
notamment pour Gabriel Franchère, agent principal à
Montréal de l'American Fur Company, un grand nombre d'engagements
entre 1832 et 1837.
Son activité de notaire et son zèle politique firent
bientôt de Lorimier un membre influent de la petite bourgeoisie
professionnelle montréalaise et une personnalité
proche du groupe des dirigeants patriotes.
Un juste retour des choses
Le 11 janvier 1839, Lorimier comparut
avec 11 compagnons devant le conseil de guerre que présidait
le major général John Clitherow. Peu après
l’ouverture de la cour, on exclut Perrigo du procès.
Les accusés se firent représenter par les avocats
Lewis Thomas Drummond et Aaron Philip Hart. Ceux-ci eurent seulement
le droit de préparer des plaidoyers écrits pour
leurs clients. Après consultation avec ses procureurs,
de Lorimier déposa d'entrée de jeu un protêt
récusant la juridiction du conseil de guerre et réclama
un procès devant un tribunal civil. Il fut débouté
de sa prétention. Le procès se déroula dans
un climat de violence.De Lorimier se défendit avec acharnement,
dans une salle remplie de bureaucrates assoiffés de sang.
Il procéda aux contre-interrogatoires des témoins,
les amena à se contredire et contesta toutes les preuves
réunies contre lui. Mais c'était peine perdue. À
l'insu de Lorimier, Brien, épouvanté par la perspective
de l'échafaud, avait déjà signé, contre
une promesse d'indulgence des autorités, sa déclaration
dans laquelle il dénonçait en particulier son compagnon.
Cette confession s'avéra plus préjudiciable à
de Lorimier que toutes les dépositions des témoins.
Faute de n'avoir pu capturer les principaux chefs de la rébellion,
les autorités se rabattirent sur celui qu'elles considéraient
comme le personnage le plus en vue du groupe des rebelles de Beauharnois.
Charles Dewey Day, juge-avocat suppléant, s'en prit surtout
à de Lorimier qu'il dépeignit dans son adresse au
conseil de guerre sous les traits d'un criminel très dangereux,
qui avait fomenté la rébellion et qui méritait
de mourir sur l'échafaud. À l'issue du procès,
le 21 janvier, tous les accusés furent trouvés coupables
de haute trahison ; seul de Lorimier ne bénéficiait
pas d'une recommandation à la clémence de l'exécutif.
Drummond et Hart firent des démarches répétées
auprès du gouverneur Colborne et des membres du Conseil
spécial pour sauver la vie de de Lorimier, mais en vain.
Le 9 février 1839, ils tentèrent une manoeuvre ultime
en demandant une ordonnance de sursis contre le conseil de guerre.
Malheureusement, la Cour du banc du roi rejeta cette requête.
Le 14 février, Henriette Cadieux adressa de son côté
une lettre à Colborne dans laquelle elle le suppliait de
gracier son mari dont l'exécution avait été
décidée le jour précédent. Colborne
ne daigna même pas répondre à cette supplique.
C'est d'un pas ferme que Lorimier
gravit les marches de l'échafaud en compagnie de Charles
Hindenlang, d'Amable Daunais, de François Nicolas et de
Pierre-Rémi Narbonne, le 15 février 1839, à
neuf heures du matin. À la veille de son exécution,
il avait rédigé son
testament
politique, dans lequel il exprimait l'espoir de voir son pays
libéré un jour de la domination britannique et qu'il
concluait par ces mots émouvants et pathétiques
: « Quant à vous mes compatriotes ! Puisse mon exécution
et celle de mes compagnons d'échaffaud vous être
utiles. Puissent-elles vous démontrer ce que vous devez
attendre du gouvernement Anglais. Je n'ai plus que quelques heures
à vivre, mais j'ai voulu partager ce tems précieux
entre mes devoirs religieux et ceux [dûs] à mes compatriotes.
Pour eux, je meurs sur le gibet de la mort infâme du meurtrier,
pour eux je me sépare de mes jeunes enfants, de mon épouse,
sans autre appui que mon industrie et pour eux je meurs en m'écriant
"Vive la Liberté, Vive l'Indépendance".
On enterra le corps de Lorimier dans une fosse de l'ancien cimetière
catholique de Montréal, là où se trouve aujourd'hui
le square Dominion. Après la mort de son mari, Henriette
Cadieux, incapable de payer les dettes contractées par
Lorimier, dut renoncer à sa succession. En 1858, on aurait
procédé à l'exhumation des cendres du patriote
qui furent transportées fort probablement au monument aux
morts dédié aux victimes de 18371838, dans
le cimetière Notre-Dame-des-Neiges.
En 1883, le journaliste Laurent-Olivier
David organisa une souscription publique en faveur d'Henriette
Cadieux et de ses deux filles, qui vivaient pauvrement à
l'Assomption. Avec l'aide d'Honoré Beaugrand, éditeur
de la Patrie, et de l'écrivain Louis-Honoré Fréchette,
il réussit à recueillir 1 300 $, dont 1 000 $ furent
versés à la veuve de Lorimier en guise de réparation
nationale. La même année, par un juste retour des
choses, le conseil municipal de la ville de Montréal adopta
une résolution qui changea le nom de l'avenue Colborne
en celui d'avenue de Lorimier.